Le nouveau centre de gravité du débat public sénégalais
- Dalla Male Fofana
- 19 juil.
- 3 min de lecture
Tous ceux qui s'intéressent, de près ou de loin, à la communication connaissent l'un des héritages les plus féconds d'Aristote : la distinction entre l'ethos, le logos et le pathos. Plus de deux mille ans après leur formulation, ces trois concepts demeurent des outils d'actualité pour comprendre les débats politiques et sociaux.
En termes simples, toute situation de communication repose sur plusieurs dimensions, dont trois fondamentales : celui qui parle, avec l'ethos, qui est l'image, la crédibilité et la personnalité du locuteur ; ce qui est dit, le logos, en d'autres termes le contenu, la logique des arguments, la pertinence du raisonnement ; enfin, celui à qui l'on parle, le réceptacle du pathos, des émotions et des sentiments.
En théorie, le logos devrait occuper une place centrale. Dans une démocratie, ce sont les idées qui devraient être confrontées, les arguments évalués, les faits examinés. Autrement dit, le contenu devrait primer sur tout le reste.
Or, l'évolution, partout dans le monde, semble montrer une autre réalité.
L'apogée de l'ethos, celle de l'éthique. Lorsque les mots perdent de leur pouvoir de conviction, les citoyens cherchent ailleurs des critères d'évaluation. Ils ne jugent plus (uniquement) les idées ; ils regardent d'abord celui qui les porte. Son parcours, son histoire personnelle, sa réputation, son intégrité supposée deviennent les principaux arguments.
Cette évolution est particulièrement visible dans la vie politique sénégalaise récente. Les biographies prennent parfois le pas sur les programmes, les symboles sur les propositions et les trajectoires individuelles sur les raisonnements.
Mais une évolution encore plus récente semble s'imposer. Nous assistons aujourd'hui à une montée en puissance du pathos. Le pathos désigne cette dimension émotionnelle de la communication. Il ne s'agit plus seulement de faire confiance à quelqu'un parce qu'il possède un parcours crédible. Il s'agit d'éprouver quelque chose à son égard : admiration, colère, empathie, rejet, enthousiasme ou déception. Le terme pathos renvoie étymologiquement à l'idée d'affection, de passion, voire de souffrance. Il exprime cette part irrationnelle de notre rapport aux individus : ce sentiment que nous éprouvons parfois sans pouvoir véritablement l'expliquer.
C'est précisément pour cette raison que des théoriciens contemporains comme Chaïm Perelman ou Ruth Amossy ont accordé une place essentielle à l'ethos. Ils montrent que l'image du locuteur ne sert pas uniquement à établir sa crédibilité ; elle produit également des effets émotionnels sur le public. En d'autres termes, l'ethos nourrit le pathos.
Cette dimension émotionnelle n'est pas négative en soi. Aucune mobilisation collective n'est possible sans énergie (donc émotion). Les grands mouvements politiques, les engagements religieux, les combats citoyens ou les causes humanitaires reposent toujours, en partie, sur une capacité à toucher les individus. L'émotion est ce qui pousse à agir lorsque la seule raison ne suffit plus.
Le problème apparaît lorsque le pathos devient (presque) l'unique critère d'évaluation. Dans ce cas, les arguments passent au second plan. Les faits deviennent secondaires. Ce qui compte avant tout est le sentiment que suscite une personnalité.
Le Sénégal traverse aujourd'hui une période de profondes transformations politiques qui offre une illustration particulièrement frappante de ce phénomène. Il suffit d'observer la rapidité avec laquelle l'opinion peut évoluer à l'égard d'une même personnalité publique. Une admiration intense peut se transformer, en quelques jours ou quelques semaines, ou à la suite d'un mot, d'un geste, en une hostilité tout aussi intense.
Pourtant, il s'agit de la même personne. Ce qui change est l'image du locuteur. Les actes posés, les événements, les récits médiatiques ou encore les représentations collectives modifient l'ethos et, par conséquent, le pathos qu'il suscite.
Sans doute est-il temps de réhabiliter le logos. Non pas en opposant la raison aux émotions — car toute communication mobilise les deux — mais en redonnant aux arguments, aux preuves et au débat d'idées la place qui devrait être la leur dans une démocratie. Car une société qui ne juge plus les propos mais ceux qui les prononcent s'expose à voir l'émotion remplacer durablement la réflexion. C'est peut-être là l'un des plus grands défis de notre époque.





Commentaires