Incarnation
- Dalla Male Fofana
- 13 juin 2025
- 3 min de lecture

“I, the acter, am (to be) as separate from the character
as the canvases from the painter”
(L’acteur doit être aussi distinct du personnage que l’artiste de son tableau)
Ben Kingsley
Je n’ai pas encore regardé le film Straw (À bout) de Tyler Perry. En attendant, j’ai décidé de ne plus lire de commentaires à son sujet, car je ne veux pas en découvrir l’intrigue avant de l’avoir vu. Ce qui m’a surpris, c’est de voir certaines personnes extrêmement fâchées par les réactions que le film a suscitées, notamment chez certains Africains qui estiment des situations tout aussi dramatiques, voire pires, se produisent chaque jour sous leurs yeux sans qu’ils ne s’en émeuvent.
Je comprends ce point de vue, mais si un film tourné ailleurs peut sensibiliser, réveiller, ouvrir les yeux jusqu’à faire prendre conscience de réalités similaires chez soi, alors c’est une chose positive. Ce qui m’inquiète parfois, c’est de constater que certaines personnes semblent vivre dans la haine, respirer la colère, et ne voir que le mauvais côté des situations.
Quand la performance devient réalité
Dans le film Straw, un personnage — l’employeur de Janiyah— était tellement détestable que l’équipe de Tyler Perry a dû lui fournir une sécurité rapprochée, de peur qu’il se fasse agresser. Cela me rappelle l’histoire de l’acteur Henry Cele, qui avait incarné Shaka Zulu : il avait tellement bien interprété son rôle que certains Zoulous refusaient qu’il joue dans d’autres films ou publicités. La performance de Ben Kingsley dans le rôle de Gandhi si marquant qu’on croyait voir le Mahatma lui-même. Même chose pour Marion Cotillard en Édith Piaf, Jamie Foxx en Ray Charles, ou David Oyelowo en Martin Luther King.
Ce qu’il faut retenir, c’est que le rôle d’un acteur est de faire en sorte que le public ressente. Pas seulement qu’il imagine ou comprenne, mais qu’il ressente profondément, dans sa chair, ce que c’est que de vivre une situation. Le fait que feu Golbert Diagne ait été agressé par une femme, en réaction à ce que son personnage faisait subir à sa femme dans un film, montre à quel point son jeu était réussi. Il serait dommage qu’il faille avoir vécu une horreur pour en saisir l’impact — car beaucoup de ceux qui les vivent n’en sortent pas indemnes.
Le devoir de distinguer l’acteur du rôle.
Cette transcendance du jeu, cette capacité à incarner une émotion au point de faire oublier qu’il s’agit d’un rôle, est un art. Les spectateurs doivent aussi apprendre à faire preuve de recul et réaliser la différence entre l’acteur et le personnage. Ils devraient célébrer la performance, qui permet de ressentir ce que d’autres ont malheureusement vécu. La mise en scène de la fiction filmique nous invite à cette réflexion. Faire parler, secouer, déranger est déjà une victoire. Car le cinéma réussit parfois mieux que les discours ou les statistiques à faire ressentir l’humanité dans toute sa complexité.
Vivre sans subir
Denzel Washington, dans Malcolm X, a si bien joué son rôle que l’esprit de Malcolm X semblait l’habiter. Il a commencé au théâtre et invite les jeunes comédiens à maîtriser d’abord cet art, car après la scène, le cinéma devient plus facile.
Un jour, il jouait le rôle d’un mari alcoolique et violent. Chaque soir, sur scène, son personnage rentrait saoul et battait sa femme. Un soir, alors qu’il s’apprêtait à l’agresser une fois de plus, elle sortit un revolver et elle le braqua. Dans la salle, une femme du premier rang — on ne saura jamais si elle avait vécu une telle violence, ou si elle avait simplement été absorbée par le jeu d’acteur —, se mit à murmurer, bouleversée, sans même s’en rendre compte:
« Shoot! shoot him (Tue-le!) »
Denzel avoue avoir eu froid dans le dos en entendant ces mots, et remercia le ciel qu’il ne s’agisse que d’une mise en scène, que l’arme ne soit pas réelle, et qu’il ait réussi à jouer son rôle à la perfection.




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