La perception comme construction du réel
- Dalla Male Fofana
- il y a 7 jours
- 2 min de lecture

« Entre ce que l’on voit et ce que l’on voile, il n’y a qu’un filtre ».
Une leçon en matière de communication réside dans cette idée simple : plutôt que de chercher à transformer la réalité que perçoit un public, il est souvent plus efficace — et plus facile — de modifier la manière dont ce public la perçoit. Autrement dit, au lieu de créer un nouveau paysage, changer le regard posé sur celui qui existe déjà. Pour faire apparaître un paysage bleuté, il suffit de fournir des lunettes azurées.
Cela tient au fait que la réalité est une, mais que les perceptions sont multiples. Les divergences religieuses, politiques ou culturelles en offrent de nombreuses illustrations. Ce ne sont pas toujours les faits eux-mêmes qui façonnent les représentations, mais la manière dont ils sont transmis, racontés et mis en récit.
Deux exemples permettent d’éclairer cette réflexion
Le premier concerne le naufrage du Titanic, souvent perçu comme l’accident maritime civil le plus meurtrier de l’histoire (environ 1500 personnes). Pourtant, ce n’est pas le cas. Le naufrage du Joola survenu au large du Sénégal en 2002, a causé davantage de victimes (1863 à 2000 personnes). Le Titanic occupe une place prégnante dans les imaginaires collectifs, en grande partie en raison de la puissance de la machine médiatique et cinématographique qui l’a accompagné. À l’inverse, le drame du Joola, bien que plus meurtrier, n’a pas bénéficié de la même visibilité, et reste ainsi moins présent dans les représentations collectives. Le Joola est - factuellement - plus meurtrier que le Titanic.
Le second exemple concerne la mémoire des grandes tragédies historiques. La traite négrière est le plus grand crime contre l’humanité. Pourtant, dans les représentations contemporaines, la Shoah demeure souvent perçue comme la tragédie la plus marquante en termes d’impact historique. Il ne s’agit en aucun cas ici pour moi de comparer les souffrances — chaque vie humaine est inestimable et chaque tragédie est unique. Toutefois, si l’on considère strictement les ordres de grandeur, la traite négrière a concerné un nombre considérablement plus élevé de personnes sur une période plus longue.
Cette différence de perception s’explique notamment par le travail de mémoire, de commémoration et de transmission. Les communautés juives ont, avec constance et détermination, porté la mémoire de la Shoah dans l’espace public, académique et politique. Ce travail mérite d’être salué. Il montre à quel point la reconnaissance d’un événement historique dépend aussi de la capacité des sociétés à en préserver et à en transmettre la mémoire.
Cet exemple invite à une réflexion plus large : tout peuple ayant subi une injustice historique gagnerait à porter activement sa mémoire, à la faire connaître et à la défendre. Non pas dans une logique de concurrence des souffrances, mais afin de garantir que ces événements soient reconnus, compris et, surtout, qu’ils ne se reproduisent plus.




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