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Le politique entre l’éloge et la critique : la nécessité de savoir qui l’on est

il y a 1 minute
4 min de lecture

Le politicien, dans le contexte actuel, se trouve dans une posture bien particulière. Cette réflexion me vient à la suite d’un échange avec un de mes lecteurs, qui m’a rappelé un texte que j’avais écrit et intitulé « Les sept malédictions de nos hommes politiques (désormais dans mon ouvrage Lignes de mire) », dans lequel j’évoquais sept facteurs susceptibles de toucher les hommes politiques, particulièrement dans un contexte africain.

 

Aujourd’hui, je reviens sur une réflexion beaucoup plus simple, mais qui me paraît tout aussi importante : la question de la perception.

 

Le politique se retrouve souvent pris entre deux extrêmes. D’un côté, ceux qui lui adressent des louanges indues, qui ne reposent pas nécessairement sur des réalités ou sur des faits vérifiables. De l’autre, ceux qui lui adressent des critiques tout aussi indues, fondées sur des jugements qui ne correspondent pas davantage à la réalité. Il se retrouve ainsi entre deux perceptions également déformées : l’une qui le peindre au-delà de ce qu’il est, l’autre qui cherche à le rabaisser en dessous de ce qu’il est réellement.

 

Et c’est précisément là que se joue une partie essentielle de la responsabilité de celui qui est placé au-devant de la scène : savoir qui il est avant de laisser les autres le lui dire.

 

Quand cette connaissance de soi n’est pas suffisamment solide, les perceptions extérieures peuvent progressivement devenir des perceptions intérieures. Celui qui est constamment glorifié peut finir par croire à l’image que les autres construisent de lui. Celui qui est constamment attaqué peut, à l’inverse, finir par intérioriser les reproches qui lui sont adressés. Dans les deux cas, il risque de perdre la capacité de distinguer ce qu’il est réellement de ce que les autres projettent sur lui.

 

Cela me rappelle une scène particulièrement significative de l’histoire de Martin Luther King Jr.. Le 3 avril 1968, à Memphis, la veille de sa mort, King devait prendre la parole au Mason Temple pour soutenir la grève des éboueurs de la ville. Avant lui, son compagnon de lutte Ralph Abernathy avait prononcé une introduction particulièrement élogieuse à son endroit. Lorsque King prit finalement la parole, il commença par remercier Abernathy pour cette présentation qu’il qualifia d’« éloquente et généreuse », avant d’ajouter, avec une pointe d’humour, qu’en l’écoutant parler ainsi de lui, il s’était demandé de qui Abernathy parlait.

 

Cette petite phrase est beaucoup plus profonde qu’elle n’en a l’air. Elle montre un homme capable d’entendre les louanges qui lui sont adressées sans nécessairement se confondre avec elles. King ne rejette pas l’amitié ni l’admiration de son compagnon. Il les accueille, mais il conserve suffisamment de distance intérieure pour comprendre que le regard de l’autre n’est jamais totalement l’image de soi. Cette capacité est essentielle, notamment pour celui qui exerce une fonction politique.

 

Le phénomène peut d’ailleurs être observé dans d’autres situations. Pensons, par exemple, à certaines personnes de la diaspora confrontées à des remarques racistes. Lorsqu’une parole de cette nature atteint profondément quelqu’un, elle peut parfois révéler l’existence, au fond de cette personne, d’un doute ou d’une fragilité déjà présents : un doute sur son identité, sa valeur, ses capacités ou son rapport à la couleur de sa peau. La parole extérieure trouve alors un écho dans quelque chose qui existe déjà intérieurement. Elle ne crée pas nécessairement la blessure ; elle vient toucher une blessure ou une incertitude préexistante.

 

À l’inverse, lorsqu’aucune part de cette représentation négative n’a véritablement pris place en soi, même les paroles les plus blessantes ont moins de prise. Elles peuvent être injustes, désagréables ou profondément offensantes, mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à modifier l’image que l’on a construite de soi.

 

Il en va exactement de même pour les louanges.

 

Lorsqu’un éloge nous fait nous sentir plus que nous ne sommes réellement, il peut révéler ce qui était déjà présent en nous : une propension à vouloir être ce que nous ne sommes pas encore, ou à nous reconnaître dans une image que les autres projettent sur nous. Les commentaires positifs, même lorsqu’ils sont infondés, peuvent alors produire une forme de plaisir. Ils viennent nourrir une représentation de nous-mêmes à laquelle nous avons peut-être déjà envie de croire. Voilà pourquoi le travail sur soi est si important. Plus nous savons qui nous sommes, moins nous devenons dépendants du regard des autres.

 

Cela ne signifie pas qu’il faille devenir insensible à la critique ou indifférent aux compliments. Au contraire. Il faut pouvoir écouter, examiner, confronter ce que l’on nous dit aux faits et, lorsque cela est nécessaire, accepter de se remettre en question. Mais il faut également être capable de faire la part des choses : une critique n’est pas nécessairement justifiée parce qu’elle est formulée avec virulence, pas plus qu’un éloge devient pertinent simplement parce qu’il est formulé avec enthousiasme.

 

Pour celui qui se trouve au-devant de la scène, et plus particulièrement pour le politique, cette exigence est fondamentale. Il est constamment exposé aux projections des autres : aux attentes de ceux qui le soutiennent, aux déceptions de ceux qui s’opposent à lui, aux stratégies de ceux qui cherchent à l’influencer, aux critiques de ceux qui l’observent et aux louanges de ceux qui l’admirent.

 

S’il n’a pas pris le temps de se préparer intérieurement — moralement, intellectuellement et spirituellement — il risque de devenir prisonnier de ces regards contradictoires.

 

Le danger n’est donc pas seulement d’être mal perçu. Il n’est pas non plus seulement d’être trop bien perçu. Le danger véritable est de finir par se percevoir soi-même à travers le regard des autres. Et peut-être que la maturité consiste précisément à parvenir à ce point d’équilibre : savoir écouter les autres sans leur abandonner la définition de soi ; accepter leurs critiques sans leur céder notre identité ; recevoir leurs louanges sans leur céder notre ego.

 

Au bout du compte, celui qui sait véritablement qui il est peut être applaudi sans se prendre pour quelqu’un d’autre, et critiqué sans devenir celui que ses détracteurs prétendent qu’il est.

 

 


 
 
 

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