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Quand la riposte fait oublier l’offense.

4 sept.
4 min de lecture

Réflexion sur le conflit, la responsabilité et le jugement


On a tendance à dire que, dans la société sénégalaise, « Sénégalais xamul ku tooñ, ku fàyyu la xam » : on prêterait davantage attention à celui qui riposte qu’à celui qui a offensé. Mais il faut d’abord préciser une chose : ce n’est pas une question de Sénégalais. C’est avant tout une question humaine. Ce phénomène peut se retrouver dans des sociétés, des cultures et des contextes très différents.

 

Je ne dirais donc pas nécessairement que l’on « excuse » celui qui offense et que l’on condamne celui qui riposte. Je dirais plutôt que la riposte attire davantage l’attention que l’offense qui l’a provoquée. Et c’est à partir de là que je voudrais situer notre position : lorsqu’un conflit survient, il faut prendre le temps de regarder les deux côtés, d’entendre les deux parties et surtout de chercher à comprendre ce qui s’est réellement passé.

 

Prenons un exemple très simple, sur le plan pédagogique. Lorsque deux enfants se chamaillent, il peut être pertinent, dans certaines situations, de leur laisser un temps de latence avant d’intervenir. Ce temps leur permet d’essayer de régler eux-mêmes leur différend et d’apprendre progressivement à gérer leurs conflits. Mais si, sous l’effet de l’émotion, de la colère ou de la fierté, ils n’arrivent pas à trouver une solution, alors l’intervention de l’adulte devient nécessaire.

 

Et lorsque l’adulte intervient, son rôle ne devrait pas être de les renvoyer systématiquement dos à dos. Il devrait plutôt chercher à comprendre ce qui s’est passé, à déterminer les responsabilités et à régler le problème de manière à empêcher que le conflit ne dégénère.

 

Je sais que, dans certaines de nos pratiques culturelles, nous avons tendance à attribuer spontanément le tort au plus jeune, au nom du respect et de la déférence que celui-ci doit à l’adulte. Mais si cette attitude a une fonction pédagogique, elle ne peut véritablement fonctionner que si l’on rappelle aussi au plus âgé qu’il a une responsabilité envers le plus jeune. Son âge ou son statut ne lui donne pas le droit d’agir sans considération, sans mesure ou sans respect.

 

Il y a aussi une autre dimension à prendre en compte : nous avons souvent davantage tendance à valoriser celui qui pardonne que celui qui riposte. Pourquoi ? Parce que nous considérons généralement que le pardon manifeste une forme de force morale supérieure à la force physique ou à la violence de celui qui riposte.

 

Cela ne signifie pas pour autant que le pardon doive être automatique. On peut valoriser le pardon lorsque l’offense n’a pas été commise par malice, lorsqu’elle résulte d’une erreur, d’une maladresse ou d’une incompréhension. Mais lorsque l’intention de nuire est clairement établie, la question devient évidemment beaucoup plus complexe.

 

Voilà donc notre position : chaque fois que nous ne prenons pas la peine de comprendre l’origine d’un conflit, nous démissionnons, en quelque sorte, de notre responsabilité de chercher à le résoudre correctement. Avant de juger celui qui réagit, il faut donc chercher à comprendre ce qui a provoqué sa réaction.

 

Revenons à notre question de départ : pourquoi prête-t-on parfois davantage attention à la riposte qu’à l’offense initiale ?

 

Une partie de la réponse se trouve peut-être dans la visibilité des actes.

 

Celui qui offense peut prendre son temps. Il peut réfléchir à ce qu’il va faire, choisir son moment, son lieu et sa manière d’agir. Son geste peut être préparé, organisé, parfois même relativement discret. Et surtout, la manifestation visible de son acte peut être beaucoup moins spectaculaire que les conséquences qu’il va produire.

 

Celui qui riposte, en revanche, agit souvent sous le coup de l’émotion. Il réagit par réflexe. Il ne prend pas nécessairement le temps de planifier sa réponse. Et c’est précisément ce qui peut rendre sa riposte beaucoup plus visible que l’offense qu’il a subie.

 

Celui qui a provoqué le conflit peut donc devenir invisible, tandis que celui qui y réagit devient visible.

 

Et c’est peut-être là que se trouve le piège des apparences : nous jugeons parfois davantage ce que nous voyons que ce que nous ne voyons pas.

 

C’est aussi ce qui peut nous aider à comprendre l’expression : « La vengeance est un plat qui se mange froid. » Cette expression repose sur l’idée que, face à une offense, celui qui veut se venger ne réagit pas nécessairement dans l’immédiat. Il prend le temps de réfléchir, d’observer et de préparer sa réponse.

 

Dans l’imaginaire collectif, la vengeance devient alors presque une œuvre de planification : elle s’inscrit dans le temps et cherche à répondre à l’offense avec la même minutie que celle qui a présidé à sa préparation.

 

La littérature nous en donne une illustration célèbre avec Edmond Dantès dans Le Comte de Monte-Cristo. Après avoir subi une injustice qui bouleverse complètement son existence, il ne réagit pas immédiatement. Il prend le temps de comprendre, de préparer et de construire sa vengeance, jusqu’à chercher à la rendre à la hauteur de l’offense qu’il estime avoir subie.

 

On peut également penser à la vendetta. Le mot vendetta, d’origine italienne, signifie « vengeance ». Mais, dans l’imaginaire culturel auquel ce mot renvoie, la vengeance n’est pas nécessairement une réaction immédiate. Elle s’inscrit dans le temps. Elle se prépare.

 

Et c’est précisément ce qui rend l’image intéressante : on ne répond pas seulement à la main qui a frappé ; on remonte symboliquement jusqu’au cerveau qui a pensé, à l’œil qui a regardé, au cœur qui a haï et, finalement, à la main qui a frappé.

 

Tout ceci se fait donc dans l’espoir que, si la vengeance doit finalement avoir lieu, elle puisse avoir un impact à la hauteur de celui de l’offense, tout en restant, autant que possible, aussi discrète extérieurement que l’offense initiale l’a été. Il y a derrière cela une logique de protection : après avoir subi une injustice, la personne ne veut pas nécessairement subir une seconde injustice, cette fois de la part de ceux qui, n’ayant pas compris ce qui s’est réellement passé, vont condamner sa réaction.

 


 
 
 

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