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Les expressions qui naissent sous nos yeux


 

 

 

Chaque séjour au Sénégal est l’occasion de découvrir de nouvelles expressions. Certaines apparaissent, s’installent progressivement dans les usages, parfois sans même que ceux qui les emploient en aient conscience. Pour celui qui vit quotidiennement dans cet environnement linguistique, ces transformations peuvent passer inaperçues. Mais pour celui qui fait des va-et-vient entre le Sénégal et l’étranger, elles sautent davantage aux yeux — ou plutôt, aux oreilles. La distance rend parfois plus perceptible le changement linguistique.

 

Parmi ces innovations, deux expressions ont particulièrement retenu mon attention.

 

La première concerne les expressions autour de « jàmbur ». Nous connaissions déjà des expressions comme « dóom u jàmbur », « jabar u jàmbur » « yëf i jàmbur ». Nous en avons de nouvelles déclinaisons aujourd’hui, notamment « mag u jàmbur », « ràkk u jambur »…

 

Ce qui est intéressant ici n’est pas seulement l’apparition de nouveaux mots ou de nouvelles expressions. C’est surtout le mécanisme linguistique qui les rend possibles. Une structure existante semble devenir suffisamment productive pour accueillir de nouvelles variations. La langue exploite un modèle déjà disponible et en étend progressivement les possibilités et les réalités qu’elle désignent.

 

La deuxième expression est « (yow) amal jàmm/nèkkal ci jàmm (rek)», que l’on pourrait rendre approximativement par « sois en paix » ou « aie la paix ».

 

Dans les usages habituels, la formulation prenait volontiers la forme d’une prière : « Yàlla na nga am jàmm… », autrement dit, que Dieu t’accorde la paix. La paix était alors formulée comme une réalité que l’on souhaitait à l’autre et dont l’accomplissement était explicitement placé sous l’autorité divine.

 

Avec « amal jàmm/nèkkal ci jàmm », le contenu (le fond) demeure celui d’un souhait, voire d’une prière. Mais il existe une modification dans la forme linguistique. L’énoncé prend désormais l’apparence d’un impératif, presque d’une injonction : « Aie la paix. Sois en paix, maintiens-toi en paix. »

 

Cette évolution formelle est particulièrement intéressante parce qu’elle permet une autre lecture du rapport à la paix. Bien entendu, dans la représentation religieuse qui sous-tend l'expression, la paix demeure ultimement accordée par le Créateur. Mais la nouvelle formulation semble également placer l'individu devant une forme de responsabilité : Dieu accorde la paix, certes, mais l'être humain doit créer ou préserver les conditions qui lui permettent d'exister.

On passe ainsi, du moins dans la forme, de : « Que la paix te soit accordée » à quelque chose qui se rapprocherait de : « Sois en paix », voire symboliquement : « Construis les conditions de ta propre paix. »

 

Certains pourraient être tentés d’y voir une simple économie linguistique, voire une forme de « paresse du langage ». Cette explication me convainc peu. Les Sénégalais ne sont certainement pas connus pour leur avarice en paroles ! Je préfère considérer cette évolution comme une manifestation de la créativité ordinaire de la langue.

 

Il faudrait naturellement disposer d’un corpus plus important, comparer les générations, les situations d’énonciation et les fréquences d’emploi avant de tirer des conclusions linguistiques plus générales. Mais l’observation demeure intéressante : les langues changent souvent sous les yeux de ceux et celles qui les parlent, sans que ceux-ci aient nécessairement conscience d'être eux-mêmes les acteurs du changement.

 

 
 
 

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